La première minute d’une impro mixte

Je continue mon petit tour autour du match d’impro. Du Caucus, à l’arbitre et au coach, j’arrive maintenant dans le coeur du sujet, celui qui me passionne et me touche : La première minute d’une impro. Je vais me concentrer sur l’impro mixte, qui pour moi est très formatrice en impro.
Cette première minute mixte pourrait même se limiter aux 30 premières secondes tant elles sont capitales. A la fin de celles-ci, on doit être capable de comprendre qui sont les protagonistes de l’histoire et dans quelle direction ils vont écrire ensembles.

Etat d’esprit
Lorsque j’entre sur une mixte, en lead. En général, j’ai déjà deux options : soit j’ai un caucus correct, avec un perso, ou un univers, ou un objectif à long terme… Enfin, quelque chose sur quoi m’appuyer… Mais de toute façon, c’est très peu. Soit, et c’est souvent le cas, je n’ai rien, ou le caucus ne me parle pas… Il faut apprécier ce moment magique où tout est encore possible. Ce moment est aussi magique pour le public.

Dans tous les cas, je ne dois avoir qu’une chose à l’esprit : être à l’écoute, ouvert et curieux de l’autre. Ce qui caractérise une mixte, c’est de jouer avec un inconnu. Notre attitude doit donc être empreinte de curiosité. Qui est l’autre. Il m’intéresse, je veux jouer avec lui.

C’est avec cet état d’esprit, que je vais pouvoir créer une histoire originale et prendre du plaisir en tant qu’improvisateur. Je n’impose pas mon caucus, je me mets à disposition de l’autre. A lui de l’enrichir, et vis versa. Et si mon caucus ne colle pas à ce qui se passe… Je le lâche, ou je ne garde que l’essentiel, ce qui m’a nourrit en entrant. L’impro ne s’écrit pas dans les 20 secondes du caucus, elle s’écrit sur scène.

Curieux de l’autre, je vais écouter ses propositions, et rebondir, comme si elles étaient miennes.
Un des problèmes du match, c’est que l’on a tendance à voir l’autre comme un adversaire. Mais si on l’envisage comme un partenaire ça change tout. L’autre a le même objectif que nous, faire une belle impro. Gagner le point ne veut rien dire, il n’y a que la complicité des joueurs qui définira ce qu’il va se passer sur scène.

Si on entre fermé, bloqué sur son caucus, ou mal à l’aise parce qu’on est sec, cette première minute va mal se passer. On va être rude, ou l’on ne proposera rien, ou encore, on n’écoutera pas du tout l’autre. Dans tous les cas on est mal parti.

Le chat de Shrödinger
Ca y est, je suis entré, l’autre est de l’autre côté. Je regarde ce qu’il propose. Est-il en action ? A-t-il un personnage ? De prendre ce petit temps d’observation permet de dépasser cette peur du vide qu’ont les improvisateurs face au silence. J’aime comparer ce moment, à celui du moment qui précède le premier baiser. On doute, on est éxité, on a peur, mais tout est encore possible.

Dans l’expérience du “Chat de Shrödinger”, un chat est enfermé dans une boite avec du poison. Va-t-il succomber au poison ? Tant que l’on n’a pas soulevé la boite où est le chat, on ne sait pas s’il est vivant ou mort, ainsi, il occupe ces deux status (en gros…), il est vivant et mort. En impro, tant que je n’ai pas parlé tout peut encore exister. Ce sont des millions d’histoires rendues virtuellement possibles.  Le public peut commencer à imaginer des choses, et moi aussi. Ce temps m’appartient, il est important, je dois l’utiliser au mieux et être en parfait empathie.
Une fois ce champ du “tout possible” joué (environ 10-20 secondes), je dois me lancer, je vais faire ma proposition !

Le “Je”
Je pense que le premier mot à dire sur une impro est “Je”. Je me défini, je rentre ainsi dans une histoire, et je rends lisible à l’autre, et au public ce que je fais. Si je ne me défini pas rapidement, il est très compliqué d’établir une relation. Et sur la mixte, la relation entre les personnages est primordiale.

On voit souvent, l’improvisateur stressé commencer par :”Tu”, “Tu fais quoi ?”, “Ah, tu es là ?”… Le tu contraint et surtout n’amène aucune proposition à l’impro. Il permet à l’improvisateur de se soulager un peu de la pression du néant, mais rien de plus. J’ai l’habitude de ces impros qui commencent par “tu”, et c’est toujours le même problème : une première minute laborieuse, une dixième où on essaie de rattraper ce qui a été dit, et on fini comme on peut… Et encore, elles sont moins pires que celles qui commencent par “vous” : ce qui induit que les personnages ne se connaissent pas, Alors on se cherche, on se présente, et ça trainasse, ça bavarde… et là, c’est pas 2 minutes qu’il faut pour rattraper, mais le double…

Si, par exemple, je commence une impro par : “Je ne comprends pas, j’ai perdu mes clés, c’est toujours quand on est en retard que ça arrive !”, ou encore “Ca fait 3 jours que m’a femme n’a pas donné signe de vie”, l’autre joueur n’est pas contraint, il peut à loisir enrichir l’impro de propositions, aider à chercher, choisir qui il est lui dans la relation, ou partir sur un monologue… Tout peut encore éxister.

Si j’étais parti sur “Qu’est-ce que tu as encore foutu des clés”, ou “Ou étais-tu passé depuis tout ça temps !”. Je commence mon impro par un conflit, shéma confortable, mais avec une durée de vie très courte, et qui nous contraint dans le format de l’histoire… Il y a peu de place pour le fameux “oui et en plus…”. En dehors de cette magnifique impro qui démarre vraiment bien et dont on ne demande qu’à voir la suite, j’essaie par là de souligner la différence dans l’approche. L’efficacité du “Je”, est un bon moyen d’établir le “Nous” et ainsi créer un duo original et équilibré.

Le temps que je passe à me définir permet à ‘histoire de s’écrire. On commence à avancer, on n’attend pas l’autre. Il collera avec sa propre sensibilité, va se définir à son tour, et nous allons pouvoir ensemble définir qui nous sommes l’un pour l’autre, quelle est notre relation. Quelle est la hiérarchie de notre duo, nos intentions l’un par rapport à l’autre, notre histoire. On donne ainsi de la densité au récit et aux personnages. Ils se construisent dans la relation. C’est à se moment que l’on commence à raconter des histoires.

Et la rudesse ? 
Nombreux sont les improvisateurs, qui se méprennent sur cette faute. Certains même, préfèrent ne rien dire en début d’impro, par peur de se faire siffler. Pour moi, la rudesse est en fait, une grosse faute de manque d’écoute. On ne tient pas compte de ce que l’autre est, et on lui “impose”, un personnage, ou un caucus… C’est forcément amené brutalement, et sans écoute ou respect de l’autre.

La rudesse n’a rien à voir avec le fait de prendre le lead et de proposer le cadre, voire même le registre de l’impro, si tout ceci est fait en bonne intelligence.  La rudesse contraint et réduit le champ d’action du joueur ; la proposition forte, ouvre des portes et des possibilités. C’est une bonne façon de l’apprécier. Un autre symptôme de la rudesse, c’est qu’elle commence par “tu”.

Soyez emphatiques
On est en écoute active. On passe en mode éponge car il faut comprendre, et ressentir ce que l’autre est, fait, et dans quel registre. On épouse la totalité de la proposition, c’est comme ça que l’on rebondit. Quelle est l’histoire que l’autre commence à raconter ? C’est une histoire dramatique ? Horrifique ? Le langage est il soutenu ? On doit tout prendre en compte. C’est toujours choquant de voir 2 joueurs en décalage complet de registre.
Je dis souvent quelque chose à mes joueurs, quand ils entrent sur une mixte : “Si tu ne sais pas quoi faire… Fais comme l’autre !”… Bien sure, pendant les 30 premières secondes. Ca permet de se poser, d’écouter vraiment et d’entrer en douceur dans l’impro, le temps d’avoir des idées.

Et la compète alors ?
D’être ouvert, et à l’écoute n’empêche pas d’être dans une logique de match. On ne gagne rien en écrasant l’autre. Mais se servir de l’autre comme moyen de se dépasser, d’être meilleur, permet à chacun de faire monter le niveau des impros, des improvisateurs et du spectacle. Nous ne sommes pas au prêt du feu à ronronner, nous sommes dans une arène. Donnons au public ce qu’il vient chercher : un match. De l’engagement, de l’énergie, du jeu… Et ceci n’est pas antinomique avec l’écoute, le construction à deux.

On n’est pas là pour attendre son adversaire, on ne doit pas se mettre à son niveau, on doit l’aider à nous suivre, à se hisser au notre. Les joutes entre deux bons joueurs se basent sur cette rivalité amicale, et le plaisir vient de cette rencontre où l’on impressionne et est impressionné par l’autre.

Un match est une compétition. Je ne pense pas qu’il soit agréable pour un joueur de voir une salle complète voter pour l’autre équipe, ou de se prendre une dérouillée… On joue à jouer, mais l’énergie investie dans la bataille est bonne pour tout le monde, et la défaite, même si finalement anecdotique a toujours un goût amère. Jouons pour gagner, mais pour gagner le public, d’une manière plus complexe qu’en cabotinant ou en étant rude. En nous surpassant, en écoutant, construisant, servant, et enfin en prenant tous les risques.

Comme je le répète, le match n’est pas une fin en soi. Il y a beaucoup de formes de spectacles, et encore beaucoup à inventer. Mais si l’on joue le match, osons le jouer vraiment…

C. L.

source: http://impro-bretagne.blogspot.com